Un immense auteur de science-fiction, un merveilleux visionnaire, et aussi un philosophe.
« L’athéisme est improuvable, donc inintéressant. Cela dit, bien que ce soit improbable, on ne peut pas être certain que Dieu ait un jour existé… et qu’il ait à présent disparu dans l’infini, où personne ne le retrouvera jamais… Comme Gautama Bouddha, je ne prends pas position sur ce sujet. Mon champ de recherche, c’est la psychopathologie nommée religion.
Imaginez que vous êtes un extra-terrestre intelligent, intéressé uniquement par les vérités vérifiables. Vous découvrez une espèce divisée en milliers, non, en millions de groupes tribaux professant une incroyable variété de croyances à propos de l’origine de l’univers et de la manière de s’y conduire. Même lorsqu’ils sont d’accord à 99 %, il suffit justement de ce 1 % qui reste pour qu’ils se massacrent et se torturent les uns les autres à propos d’obscurs points de doctrine totalement incompréhensibles au reste des mortels.
Comment expliquer une telle conduite irrationnelle ? Lucrèce a vu juste en déclarant que la religion était le fruit de la peur, une réaction à un univers mystérieux et souvent hostile. Pendant la plus grande partie de la préhistoire, c’était peut-être un mal nécessaire, mais pourquoi fallait-il que ce soit plus mauvais que nécessaire, et pourquoi a-t-elle survécu alors qu’elle n’était plus nécessaire?
J’ai parlé de mal, et je crois que c’est le terme approprié, parce que la peur mène à la cruauté. La simple évocation de ce qu’a été l’Inquisition suffit à rendre honteux d’appartenir à l’espèce humaine… L’un des livres les plus révoltants jamais publiés a pour titre « Le Marteau des sorcières ». Ecrit par un couple de pervers sadiques, il décrit les tortures autorisées et encouragées par l’Eglise pour obtenir les « aveux » de milliers de vieilles femmes inoffensives, avant de les brûler vives… Le pape lui-même a écrit une préface à cet ouvrage!
La plupart des autres religions, à quelques honorables exceptions près, étaient aussi mauvaises que le christianisme…
L’aspect peut-être le plus sidérant de cette affaire, c’est le fait que, pendant des siècles, des gens qui visiblement étaient fous à lier proclamaient avoir reçu, et eux seuls, des messages de Dieu. Si tous ces messages avaient proclamé la même chose, l’affaire aurait été entendue, mais évidemment ils étaient parfaitement contradictoires. Cela n’empêchait pas ces messies autoproclamés de rassembler des centaines, voire des millions de gens qui combattaient jusqu’à la mort des adeptes d’une autre foi ne différant de la première que par quelque détail infime.
La plus grande partie de l’humanité a toujours été folle. Et sinon toujours, du moins la plupart du temps. Des milliards de gens ont toujours été prêts à croire les pires absurdités, et avec une telle force de conviction qu’ils préféraient mourir plutôt que renoncer à leurs illusions. Pour moi, c’est une bonne définition opératoire de la folie. Toute personne qui possède de fortes convictions religieuses est folle, techniquement, au sens strict, si elle est sincère et pas hypocrite. Mais je soupçonne quatre-vingt-dix pour cent des croyants d’être des hypocrites.
Mais, j’aimerais que mes nombreux amis bouddhistes, chrétiens, hindouistes, juifs et musulmans le sachent: je suis sincèrement heureux que la religion que le hasard leur a donnée contribue à la paix de leur esprit (et souvent à leur bien-être physique, ce que la médecine occidentale commence seulement à admettre, mais à regret). Peut-être vaut-il mieux être heureux et fou que malheureux et sain d’esprit. Mais le mieux n’est-il pas d’être heureux et sain d’esprit?
Que nos descendants atteignent ce but, tel est le grand défi de l’avenir. De la même façon, savoir si nous avons tout simplement un avenir. »
Arthur C. Clarke