‘En principe, tous ont des droits égaux et peuvent être admis à n’importe quel poste. Pourtant, avec des exceptions, chaque espèce se cantonne dans sa spécialité.
D’une époque assez eloignée où ils régnaient par la force, les gorilles ont gardé le goût de l’autorité et forment encore la classe la plus puissante. Ils ne se mêlent pas à la foule ; on ne les voit guère dans les manifestations populaires, mais ce sont eux qui administrent de très haut la plupart des grandes entreprises. Assez ignorants en général, ils connaissent d’instinct la manière d’utiliser les connaissances. Ils excellent dans l’art de tracer des directives générales et de manoeuvrer les autres singes. Quand un technicien a fait une découverte intéressante, tube lumineux par exemple ou combustible nouveau, c’est presque toujours un gorille qui se charge de l’exploiter et d’en tirer tout le bénéfice possible. Sans être véritablement intelligents, ils sont beaucoup plus malins que les orangs-outans. Ils obtiennent tout ce qu’ils veulent de ceux-ci en jouant de leur orgueil.’
La planète des singes, Pierre Boulle (Ed. Pocket)
Un article qui m’a beaucoup intéressé ! Très instructif.
Les singes peuvent aussi faire grève
C0MP0RTEMENT – Les capucins, de petits singes, peuvent apprendre à utiliser de la monnaie. Et protester – voire faire grève – quand ils sont victimes d’une injustice. Ce qui contredit certaines théories économiques classiques.
Les singes capucins avec lesquels travaillent l’économiste Keith Chen et la psychologue Laurie Santos savent reconnaître une bonne affaire. En se servant de jetons métalliques comme monnaie, ils achètent aux humains des morceaux de pomme ou de concombre, et ils ont l’air de très bien savoir ce qu’ils font. Comme tout acheteur avisé, les capucins optent pour le produit le plus avantageux : si le prix de la pomme devient plus bas que celui du concombre – les chercheurs leur en donnent davantage pour la même quantité de jetons -, c’est sur elle que portera leur choix. Toutefois, ce qui intéresse le plus Keith Chen et Laurie Santos n’est pas le bon sens économique des singes, mais leur tendance à faire parfois des achats bien peu raisonnables. Et ils le font de façon très humaine.
Au cours des trente dernières années, les économistes en sont venus à admettre que l’homme n’était pas l’être purement « rationnel » et « égoïste » dont parlait la théorie classique. De nombreuses expériences ont montré que nous laissons souvent des facteurs apparemment extérieurs influer sur nos décisions économiques. Notre choix change par exemple en fonction de la présentation des produits. Des tests ont révélé que la plupart d’entre nous ont un grand sens de l’équité, et que nous nous soucions autant du bien-être d’autrui que du nôtre. Oubliées donc les théories simplistes : contrairement à ce qu’elles affirment, nous sommes des êtres économiques complexes, et nous obéissons à des motivations qui n’appartiennent qu’à nous.
Du moins est-ce ce que nous aimons à croire. A en juger par les moeurs économiques d’autres primates, nous pourrions bien être beaucoup moins « spéciaux » que nous ne le pensons. Les similitudes de comportement entre les singes et nous pourraient signifier que les aptitudes économiques de l’homme sont apparues dans les premières étapes de son évolution. Plus encore, une meilleure connaissance du comportement des autres primates pourrait nous aider à mieux gérer notre argent.
Chen a commencé à travailler sur des singes il y a cinq ans, lorsqu’il était encore étudiant à l’université Harvard. Il est aujourd’hui membre du laboratoire de Laurie Santos à Yale. « Cela peut paraître bizarre pour un professeur de gestion, convient‑il, mais je suis très intéressé par ce que les singes peuvent nous apprendre sur notre propre comportement. » Sa première surprise a été de voir la rapidité avec laquelle les capucins ont appris à utiliser la monnaie. Les capucins ne font habituellement pas preuve d’apprentissage social – quand les techniques et les pratiques sont acquises en imitant d’autres membres du groupe -, mais il n’a fallu pourtant que quelques mois à Chen et à son équipe pour leur apprendre qu’ils pouvaient se procurer des friandises en échange des petits disques métalliques. Les singes en sont arrivés à accorder une telle importance à l’argent qu’ils ont essayé de faire circuler de fausses pièces – sous la forme de tranches de concombre – et cherché des cachettes pour leur pécule, montrant ainsi qu’ils comprenaient que leur « argent » possédait une valeur. Apparemment donc, les capucins auraient un sens inné de l’économie très semblable au nôtre.
L’AVERSION POUR LA PERTE FAUSSE LE JUGEMENT
Les capucins ont d’autres façons subtiles de se conduire semblables à celles des humains. Lors d’une expérience, Chen et son équipe leur ont donné le choix entre deux propositions apparemment différentes, mais qui en fait revenaient au même. Dans la première, pour le prix d’un jeton, les singes recevaient un grain de raisin et avaient une chance sur deux d’en recevoir un autre, qui était déterminée en tirant à pile ou face. Dans la seconde, ils commençaient avec deux grains de raisin et risquaient d’en perdre un à pile ou face : ils avaient donc là aussi autant de chances de se retrouver avec un grain de raisin qu’avec deux. Ils pouvaient faire la distinction entre les deux propositions parce que la première leur était soumise par un expérimentateur et la seconde par un autre. Leurs chances d’obtenir au bout du compte un grain de raisin ou deux étant les mêmes dans les deux cas, la théorie voudrait qu’un être « rationnel » choisisse indifféremment l’une ou l’autre proposition. Eh bien, dans environ 75 % des cas, les singes ont choisi l’expérimentateur qui offrait un raisin au départ, plus une chance d’en avoir un autre. « Cela nous beaucoup étonnés, commente Keith Chen. Les psychologues que nous avions consultés pensaient que les capucins choisiraient I’expérimentateur qui leur montrerait le plus de nourriture. » Même si les deux propositions sont strictement équivalentes, l’une implique une possibilité de perte et l’autre une possibilité de gain. Voyant que les capucins optent pour la seconde, Chen en a conclu qu’ils ressentent exactement la même « aversion pour la perte » que les humains. L’homme présente en effet un comportement similaire. De nombreuses expériences ont montré que, même si notre sens économique nous dit que le gain et la perte sont strictement équivalents, nous sommes affectés par la perte, non par le gain. Si l’on donne à tous les membres d’un groupe un objet, disons une tasse, et qu’on leur demande à quel prix ils accepteraient de s’en dessaisir, on observe que la somme exigée est généralement beaucoup plus élevée que ce que d’autres seraient prêts à payer pour avoir le même objet.
Chen pense que les économistes devraient se pencher sérieusement sur les implications de ces expériences, car notre aversion pour la perte nous conduit parfois à agir de façon insensée. Elle explique par exemple pourquoi les investisseurs boursiers s’entêtent à garder leurs actions en baisse, et pourquoi les propriétaires de biens immobiliers rechignent à vendre à perte, même lorsqu’il s’agit de la chose la plus raisonnable à faire. Selon Chen, la proche parenté entre le singe et l’homme suggère que ces comportements ne sont pas acquis, mais innés. Et ce n’est pas la seule leçon d’économie que nous pouvons tirer du comportement des singes. « Le raisonnement économique classique part généralement du principe que les individus ne sont motivés que par leur propre intérêt matériel », explique Ernst Fehr, économiste à l’université de Zurich. Pourtant, les chercheurs ont constaté au cours de leurs travaux que beaucoup de personnes – et de singes – semblent se soucier, en plus de leur propre intérêt, d’équité et de justice.
LES TESTS MONTRENT UN SENS INNE DE LA JUSTICE
Il y a vingt ans, l’économiste Werner Güth, aujourd’hui membre de l’institut Max Planck à Iéna, en Allemagne, inventait le « jeu de l’ultimatum » pour étudier le partage chez l’homme. Les règles sont très simples : on promet de donner une certaine somme d’argent à une personne à condition qu’elle le partage avec une deuxième. Le premier « joueur » fait une offre au second, qui l’accepte ou la refuse. Si l’offre en acceptée, les deux joueurs reçoivent l’argent. Mais, si elle est refusée, personne ne gagne rien. L’intérêt personnel du second joueur devrait le pousser à accepter n’importe quelle offre, même si elle représente une somme ridicule. Or l’expérience montre que les gens, et cela quelle que soit leur culture, n’ont pas que leur propre intérêt en tête. Généralement, les seconds « joueurs » refusent les propositions portant sur moins de 20 % de la somme de départ. Pour ce qui est des offreurs, beaucoup proposent environ la moitié de la somme. « La plupart des gens semblent accorder beaucoup d’importance à l’égalité, en plus de leur propre bénéfice », explique Fehr.
Or les singes se conduisent de façon similaire. Frans de Waal, primatologue à l’université Emory, à Atlanta, en Géorgie, a mené pendant vingt ans des expériences en laboratoire avec des capucins et d’autres primates. Toutes ses observations l’ont convaincu que certains comportements clés dans la vie économique de l’homme – la coopération, le partage équitable des gains du groupe, etc. ne sont pas le privilège de notre espèce. Selon lui, « les animaux qui ont développé en comportements l’ont probablement fait pour les mêmes raisons que nous », c’est-à-dire pour garantir le bon fonctionnement du groupe auquel notre existence est liée.
De Waal a constaté que les capucins créent volontiers un rapport de réciprocité avec ceux qui les ont aidés à obtenir de la nourriture. Dans une expérience, de Waal et son équipe ont donné à des capucins une tâche où la coopération se révélait payante. Deux femelles, Sammy et Bias, ont été placées dans deux cages voisines. Devant chaque cage se trouvait un bol de nourriture que les singes pouvaient rapprocher d’eux en tirant sur une barre se trouvant dans leur cage. Mais les barres étaient équipées d’un système à ressort, et il fallait que les deux singes tirent sur leurs barres en même temps pour faire venir les bols à portée de main. Un jour, Sammy s’est saisie de sa part de nourriture et a lâché la barre si vite que Bias n’a pas eu le temps de prendre la sienne. Bias est alors entrée dans une colère terrible. « Elle a hurlé de toute la force de ses poumons pendant une trentaine de secondes, raconte de Waal, jusqu’à ce que Sammy s’approche à nouveau de la barre. » Par gratitude ou parce qu’elle se sentait l’obligée de Bias, Sammy a tiré sur la barre pour que Bias puisse attraper la nourriture dans son bol, même si le sien était désormais vide.
Il y a deux ans, de Waal a travaillé avec une anthropologue, Sarah Brosnan, également de l’université Emory, pour étudier ce sens de la justice de façon plus approfondie. Les deux chercheurs ont appris à des capucins à échanger des cailloux contre de la nourriture. Les singes étaient placés côte à côte, et chacun pouvait donc voir ce qui était proposé à l’autre. Dans un premier temps, les expérimentateurs, ont donné des morceaux de concombre en échange des cailloux. Puis ils ont commencé à donner à l’un des singes du raisin, que les capucins préfèrent au concombre et même des grains de raisin gratuits, sans demander de cailloux en échange. Ils ont constaté que les autres singes, vexés, réagissaient souvent en refusant de continuer les échanges, en quelque sorte en se mettant en grève. « Parfois, ils prenaient leurs morceaux de concombre ou leurs cailloux et les jetaient sur nous », raconte Sarah Brosnan. Certains ne voulaient même plus manger les concombres qu’ils avaient déjà « achetés ». « La morale de cette histoire, conclut‑elle, c’est que le concombre est mauvais lorsqu’un autre singe vient juste d’obtenir quelque chose de meilleur. »
« Les capucins semblent mesurer les récompensés en termes de relativité », explique de Waal, pour qui ces comportements sont probablement déclenchés par des émotions, comme chez l’homme. Dans le jeu de l’ultimatum, ceux qui ont jugé insuffisantes les offres qui leur étaient faites disent souvent s’être sentis insultés et avoir cherché à punir l’autre en refusant. Une attitude punitive peut donc favoriser la coopération, en rendent par exemple plus coûteux le fait de tricher.
Une expérience plus proche du jeu de l’ultimatum sera peut-être un jour mise au point pour les singes. En attendant, les similitudes dans les réactions des capucins et des hommes face aux traitements injustes permettent de penser que certains traits comportementaux tels que la préférence pour l’égalité pourraient être une stratégie évolutive commune à tous les primates, et pas seulement le propre de l’homme. Si tel est le cas, ajoute Fehr, il s’agit là d’une autre caractéristique comportementale que les humains, la comprenant mieux, pourraient utiliser à leur bénéfice. Par exemple, les économistes traditionnels préconisent, pour augmenter le rendement des employés, de brandir la menace d’une sanction. Mais c’est là sans compter avec notre sens de l’équité. Ernst Fehr et son équipe ont en effet constaté dans le cadre de leurs recherches que le recours à la sanction provoque très souvent une diminution des efforts des employés, qui réagissent ainsi à ce qu’ils perçoivent comme un traitement injuste. C’est une leçon, ajoute Ronald Noe, primatologue à l’université Louis‑Pasteur de Strasbourg, que les dresseurs d’animaux ont apprise il y a longtemps. « Ils savent depuis toujours que les récompensés marchent mieux que les punitions », ajoute-t-il.
UNS LEÇON POUR TOUS LES APPRENTIS DIRIGEANTS
Mais cela ne veut pas dire que les sanctions ne servent à rien. Selon Ernst Fehr et ses collègues, elles peuvent avoir un effet positif, mais seulement si elles ne sont pas appliquées. Certaines expériences ont montré que les employés répondent mieux lorsque des sanctions sont possibles en théorie – par exemple lorsqu’eIles sont mentionnées dans un contrat, mais que la direction ne les applique jamais, ou rarement. Les employés considèrent cela comme un acte de coopération, et la gratitude les pousse à fournir un effort plus grand. L’effort consenti dans ce cas serait même plus grand que lorsque les employés savent qu’il n’existe aucune possibilité de sanction, Pour de Waal, ce comportement est à rapprocher de celui des singes, qui, apparemment par gratitude, offrent de la nourriture ou une séance d’épouillage à ceux de leurs congénères qui les ont, aidés par le passé.
Peut-être sommes-nous à l’aube d’une nouvelle ère, où le comportement « irrationnel » des singes nous aidera à faire preuve de plus de bon sens dans notre vie économique. Mais les responsables politiques qui souhaiteraient tirer profit des leçons données par nos cousins primates devront faire attention. Les hommes ne sont pas tous également déraisonnables, et il ne faudrait pas que des mesures destinées à encourager le plus grand nombre à se comporter de façon rationnelle pour le bien commun lèsent sans le vouloir la minorité qui se conduit déjà de façon sensée. De telles mesures pourraient être perçues comme une injustice et susciter du ressentiment. Et cela, même un singe vous dira que ce n’est pas bon du tout pour les affaires.
Cher Dominique,
Des comportements semblables, en effet.
Pour l’anecdote, je participais mercredi dernier à une manifestation organisée par One Voice demandant l’interdiction des animaux dans les cirques quand nous croisâmes un groupe de supporters écossais. L’un d’eux souleva légèrement le kilt d’un de ses camarades, apparemment pas mal velu, et nous dit alors avec son fort accent : “Animôl !”. Tout est dit.