Nous sommes obsédés par les chiffres, ils ‘fixent’, ils occupent nos esprits. Tout y passe. Nietzsche définissait l’homme comme animal qui mesure :
L’homme, l’être qui mesure [...] le mot signifie en effet celui qui mesure, il a voulu se nommer d’après sa plus grande découverte ! Humain Trop Humain, Le voyageur et son ombre, 21.
Il n’est pas jusqu’au niveau de civilisation le plus bas, qui ne révèle quelque chose de ce rapport. Etablir des prix, mesurer des valeurs, inventer des équivalences, échanger -tout cela a préocupé à tel point la toute première pensée de l’homme que ce fut en un sens la pensée tout court : c’est là qu’apprend à s’exercer la plus ancienne espèce de perspicacité, là que pourrait se situer la naissance de la fierté humaine, du sentiment de la préséance de l’homme envers les autres animaux. Peut-être le mot allemand “Mensch” exprime-t-il précisément quelque chose de cet amour-propre : l’homme se désigne comme l’être qui mesure des valeurs, qui évalue et qui mesure, l’«animal estimateur par excellence». Généalogie de la Morale, II, 8.
La mesure n’est pas objective, que ce soit extérieurement ou intérieurement. Extérieurement, dans le domaine des sciences sociales, par exemple, le caractère conventionnel des statistiques économiques et des normes comptables suffit à nous en convaincre. En géométrie, la longueur d’une courbe fractale dépend de la résolution. En physique, il y a la relativité de la notion de longueur. Mais surtout, la mesure n’est pas objective intérieurement : dans la recherche de l’assimilation et de la maîtrise de son environnement, l’homme qui mesure interprète et l’homme qui interprète mesure. Mesurer doit bien s’entendre de manière métaphorique, c’est une activité continue, et d’ailleurs, il est à noter que la méditation cherche à l’interrompre.