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Cerf

Je reproduis ici un texte de Marité Moralès, Vice-Présidente de One Voice, texte écrit dans le cadre de la campagne visant l’abolition de la chasse à courre en France :

Sous nos latitudes, le cerf est un roi. Et ce roi des forêts n’est pas un prédateur. Il n’a pas de prédateur non plus. Excepté l’homme sans conscience, avide du sacrifice de ce qu’il ne possède pas. La royauté libre de toute prédation.

Ce n’est pas tout. Cet être majestueux est un arbre de vie en mouvement dans la forêt. Il perd ses bois en hiver, les renouvelle au printemps et magnifie cette couronne en été, réalisant ainsi l’union intime avec les forces de la nature.

Mais encore, le cerf est un exemple de vigilance envers les siens, de combativité et d’endurance face à la poursuite effrénée des chasseurs, au point que certains d’entre eux renoncent à tout jamais à la chasse. Il force le respect.

Sur bien des points, la piste du cerf ressemble au petit sentier que nous empruntons pour réaliser notre humanité. Et ce sentier passe assurément par notre combat non violent.

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La pensée tout court ?

Nous sommes obsédés par les chiffres, ils ‘fixent’, ils occupent nos esprits. Tout y passe. Nietzsche définissait l’homme comme animal qui mesure :

L’homme, l’être qui mesure [...] le mot signifie en effet celui qui mesure, il a voulu se nommer d’après sa plus grande découverte ! Humain Trop Humain, Le voyageur et son ombre, 21.

Il n’est pas jusqu’au niveau de civilisation le plus bas, qui ne révèle quelque chose de ce rapport. Etablir des prix, mesurer des valeurs, inventer des équivalences, échanger -tout cela a préocupé à tel point la toute première pensée de l’homme que ce fut en un sens la pensée tout court : c’est là qu’apprend à s’exercer la plus ancienne espèce de perspicacité, là que pourrait se situer la naissance de la fierté humaine, du sentiment de la préséance de l’homme envers les autres animaux. Peut-être le mot allemand “Mensch” exprime-t-il précisément quelque chose de cet amour-propre : l’homme se désigne comme l’être qui mesure des valeurs, qui évalue et qui mesure, l’«animal estimateur par excellence». Généalogie de la Morale, II, 8.

La mesure n’est pas objective, que ce soit extérieurement ou intérieurement. Extérieurement, dans le domaine des sciences sociales, par exemple, le caractère conventionnel des statistiques économiques et des normes comptables suffit à nous en convaincre. En géométrie, la longueur d’une courbe fractale dépend de la résolution. En physique, il y a la relativité de la notion de longueur. Mais surtout, la mesure n’est pas objective intérieurement : dans la recherche de l’assimilation et de la maîtrise de son environnement, l’homme qui mesure interprète et l’homme qui interprète mesure. Mesurer doit bien s’entendre de manière métaphorique, c’est une activité continue, et d’ailleurs, il est à noter que la méditation cherche à l’interrompre.

Amour

Extrait de ‘Se libérer du connu’ de Krishnamurti aux Ed. Stock+ :

Qu’est-ce que l’amour ? Ce mot est si galvaudé et corrompu, que j’ose à peine le prononcer. Tout le monde parle de l’amour : tous les périodiques, tous les journaux et les missionnaires parlent d’un amour éternel : « J‘aime mon pays, j’aime mon roi, j’aime tel livre, j’aime cette montagne, j’aime le plaisir, j’aime ma femme, j’aime Dieu ».  L’amour est-il une idée ? Dans ce cas on peut le cultiver, le nourrir, le chérir, le promouvoir, le déformer de toutes les façons. Parce que nous ne trouvons pas de solution à l’amour entre humains, nous avons recours à des abstractions.

    L’amour pourrait bien être l’ultime solution à toutes les difficultés des hommes entre eux, à leurs problèmes, à leurs peines, mais comment nous y prendre pour savoir ce que c’est ? En le définissant ? L’Eglise le définit d’une façon, la société d’une autre, et il y a, en outre, toutes sortes de déviations et de perversions ; adorer quelqu’un, coucher avec quelqu’un, échanger des émotions, vivre en compagnie, est-ce cela que nous appelons l’amour ? Mais oui, c’est bien cela, et ces notions sont, malheureusement, si personnelles, si sensuelles, si limitées, que les religions se croient tenues de proclamer l’existence d’un amour transcendantal. En ce qu’elles appellent l’amour humain, elles constatent du plaisir, de la jalousie, un désir de s’affirmer, de posséder, de capter, de dominer, d’intervenir, dans la pensée d’autrui, et voyant toute cette complexité, elles affirment qu‘existe un autre amour, divin, sublime, infrangible, impollué. Des hommes saints, partout dans le monde, soutiennent que regarder une femme est mal ; qu’il est impossible de se rapprocher de Dieu si l’on prend plaisir à des rapports sexuels ; et, ce faisant, ils refoulent leurs désirs qui les dévorent, en niant la sexualité, ils se bouchent les yeux et s’arrachent la langue, car ils nient toute la beauté de la terre. Ils ont affamé leur cœur et leur esprit. Ce sont des êtres déshydratés, ils ont banni la beauté, parce que la beauté est associée à la femme.

    Peut-on diviser l’amour en sacré et profane, divin et humain, ou est-il indivisible ? Se rapporte-t-il à une personne et pas au nombre ? Lorsqu’on dit : « je t’aime », cela exclut-il l’amour pour d’autres ? L’amour est-il personnel ou impersonnel ? Moral ou immoral ? Est-il réservé à la famille ? Et si l’on aime l’humanité, peut-on aimer une personne ? Est-ce un sentiment ? Une émotion ? Un plaisir ? Un désir ? Toutes ces questions indiquent, n’est-ce pas, que nous avons des idées au sujet de l’amour, des idées sur ce qu’il devrait être ou ne pas être, en somme un critérium ou un code élaboré par la culture à laquelle nous appartenons. Pour voir clair en cette question, il nous faut donc, au préalable, nous libéer des incrustations des siècles, mettre à l’écart tous les idéaux et idéologies au sujet de ce qu’il faut ou de ce qu’il ne faut pas que soit l’amour. Créer une séparation entre ce qui est et ce qui devrait être est ]a façon la plus illusoire de considérer la vie. Comment saurai-je ce qu’est cette flamme qu’on appelle l’amour ? Je ne cherche pas à savoir comment exprimer l’amour, mais je veux comprendre en quoi il consiste. Je commence donc par écarter tout ce que m’ont dit à ce sujet les Eglises, la société, mes parents, mes amis et toutes les personnes que j’ai rencontrés et les livres que j’ai lus, car c’est par moi-même que je veux savoir.

    Voici donc un énorme problème, qui englobe l’humanité toute entière. Il y a eu des milliers de façons de le définir et je suis moi-même pris dans le réseau des choses qui me plaisent et dont je jouis dans l’instant. Ne devrais-je pas, pour comprendre ce problème, commencer par me libérer de mes inclinations et de mes préjugés ? Me voici dans un état de confusion, déchiré par mes désirs, et je me dis : commence par te vider de cette confusion ; alors, peut-être, découvriras-tu ce qu’est l’amour, par le truchement de ce qu’il n’est pas. L’Etat nous dit d’aller tuer par amour de la patrie. Est-ce cela, l’amour ? La religion nous dit de renoncer, à notre sexualité par amour pour Dieu. Est-ce cela l’amour ? L’amour est-il désir ? Ne dites pas non ! Il l’est pour la plupart d’entre nous : c’est un désir et son plaisir, le plaisir des sens, de l’attachement sexuel, d’une plénitude. Je ne suis pas contre les pratiques sexuelles, mais voyez ce qu’elles impliquent : elles vous mettent momentanément dans un état de total abandon de vous-mêmes, et lorsque vous vous retrouvez plongés dans vos désordres habituels, vous désirez que se répète encore cet état en lequel vous n‘aviez pas de soucis, pas de problèmes, pas de moi. Vous prétendez aimer votre femme. Cet amour comprend un plaisir sexuel, le plaisir d’avoir quelqu‘un à la maison pour s’occuper de vos enfants, pour faire la cuisine. Vous avez besoin de cette femme qui vous a donné son corps, ses émotions, ses encouragements, un certain sens de sécurité et de bien-être. Puis elle se détourne de vous, par ennui, ou pour partir avec quelqu’un, et tout votre équilibre est détruit. Ce désagrément, vous l’appelez jalousie ; il comporte une souffrance, une inquiétude, de la haine, de la violence. Ce qu’en réalité vous dites à votre femme c’est : « Quand vous m’appartenez je vous aime, dès l’instant que vous ne m’appartenez pas je vous hais. Tant que Je peux compter sur vous pour satisfaire mes exigences, sexuelles et autres, ]e vous aime ; dès que vous cessez de me fournir ce que je demande vous me déplaisez ». Et voici créé entre vous deux un antagonisme et une séparation qui excluent l’amour. Si, cependant, vous pouvez vivre avec votre femme sans que la pensée crée ces états contradictoires, sans entretenir en vous-même ces perpétuelles querelles, alors peut-être, peut-être… saurez-vous ce qu’est l’amour, et vous serez libre, et elle le sera aussi, car nous sommes esclaves de la personne dont dépendent nos plaisirs.

     Ainsi lorsqu’on aime il faut être libre, non seulement de l’autre personne, mais par rapport à soi. Le fait d’appartenir à quelqu’un, d’être nourri psychologiquement par cette personne, cet état de dépendance, comporte toujours de l’inquiétude, des craintes, de la jalousie, un sens de culpabilité. La peur exclut l’amour. Un état douloureux, sentimental au émotionnel, le plaisir et le désir n’ont rien de commun avec lui. L’amour n’est pas un produit de la pensée. La pensée, étant le passé, ne peut pas le cultiver. L’amour ne peut pas être enclos dans le champ de la jalousie. La jalousie est le passé et l’amour le présent actif, les mots « j’aimerai », ou « J’ai aimé » n’ont pas de sens. Si l’on sait ce qu’est aimer, on n’est tributaire de personne. L’amour n’obéit pas. Il est en dehors des notions de respect ou de familiarité. Ne savez-vous pas ce que veut dire aimer réellement une personne, sans haine, ni jalousie, ni colère, sans vouloir vous mêler de ce qu‘elle fait ou pense, sans condensation ni comparaison ? Ne le savez-vous pas ? Lorsqu’on aime, compare-t-on ? Lorsqu’on aime de tout son coeur, de tout son corps, de son être entier, compare-t-on ? Lorsqu’on s’abandonne totalement à cet amour, l’autre n’est pas. En réalité, on ne nous aime pas, parce que nous ne savons pas aimer. L’amour a-t-il des responsabilité et des devoirs, et se sert-il de ces mots ? Lorsqu’on agit par devoir, y a-t-il de l’amour ‘? La notion de devoir ne l’exclut-il pas ? La structure du devoir emprisonne l’homme et le détruit. Tant qu’on s’oblige à agir par devoir, on n’aime pas ce que l’on fait. L’amour ne comporte ni devoir ni responsabilité. La plupart des parents se sentent, malheureusement, responsables de leurs enfants, et ce sens des responsabilités les pousse à leur dire ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils ne doivent pas faire, ce qu’ils doivent devenir. Les parents veulent que leurs enfants aient une situation, se « rangent » dans la société. Ce qu’ils appellent responsabilité fait partie de cette « respectabilité » pour laquelle ils ont un culte, et il me semble que là où est cette respectabilité il n’y a pas d’amour. Ils n’aspirent. en fait, qu’à devenir de parfaits bourgeois. Lorsqu’ils éduquent leurs enfants en vue de les « adapter » à la société. ils perpétuent les conflits, les guerres, la brutalité. Est-ce cela que vous appelez protection et amour ? Protéger l’enfance avec amour, c’est se comporter à la façon du jardinier qui soigne ses plantes. les arrose, étudie avec douceur et tendresse leurs besoins, le sol qui leur convient le mieux. Mais lorsque vous préparez vos enfants à être « adaptés » à la société, vous les préparez à se faire tuer. Si vous aimiez vos enfants, vous n’auriez pas de guerres.

     Lorsqu’on perd un être aimé, on verse des larmes, Sont-elles pour vous, ou pour la personne qui vient de mourir ? Pleurez-vous pour vous-même ou pour quelqu’un ? Avez-vous jamais pleuré pour qui que ce soit ? Avez-vous jamais pleuré pour votre fils, tué sur le champ de bataille ? Vous avez pleuré, bien sûr, mais était-ce parce que vous vous preniez en pitié ou parce qu’un être humain avait été tué ? Si l’on pleure parce qu’on se prend en pitié, ces larmes, versées sur soi, n’ont aucun sens. Si l’on pleure parce qu’on est privé d’une personne en qui l’on a placé beaucoup d’affection, c’est que ce n’était pas de l’affection. Lorsque vous pleurez votre frère que ce soit donc pour lui. Il vous est facile de pleurer pour vous en pensant qu’il est parti. En apparence, vous pleurez parce avec votre coeur est blessé, mais ce n’est pas pour votre frère que vous souffrez, c’est pour vous, car vous vous prenez en pitié, et cette pitié vous endurcit, vous replie sur vous-même, vous rend terne et stupide. Pleurer sur soi, est-ce de l’amour ? Pleurer par solitude, parce qu’on a été abandonné, ou parce qu’on a perdu son prestige, ou parce qu’on se plaint du sort, ou parce qu’on accuse le milieu, c’est toujours ce vous-même en pleurs. Comprenez-le, entrez aussi directement en contact avec cette réalité que si vous touchiez un arbre, un pilier, une main, et vous verrez que cette douleur est auto-engendrée, qu‘elle est produite par la pensée. La douleur est le produit du temps. « J’avais un frère il y a trois ans, maintenant il est mort, et me voici seul, affligé, sans personne qui vienne me consoler et me tenir compagnie ; et c’est cela qui me fait venir les larmes aux yeux » : c‘est tout cela que vous pouvez voir se produire en vous, dès que vous l’observez ; vous pouvez le voir complètement, totalement, d’un seul coup d’ceil, sans prendre du temps pour l’analyser. On peut voir en un instant toute la structure et la nature de cette pauvre petite chose appelée le « moi », avec ses larmes, sa famille, sa nation, ses croyances, sa religion, avec toute cette laideur : tout cela est en nous, et lorsqu’on le voit du plus profond du coeur et non par le seul intellect, on tient la clé qui met fin à la douleur. La souffrance et l’amour ne peuvent aller de pair, mais dans le monde chrétien on a idéalisé la douleur. On l’a mise sur une croix et on l’adore, entendant par là qu’il est impossible d’y échapper, sauf par cette porte particulière. Telle est toute la structure d’une société qui exploite religieusement.

    Lorsqu’on demande ce qu’est l’amour, il arrive que l’on soit trop effrayé par la réponse pour l’accepter, car elle peut provoquer un bouleversement complet, rompre des liens familiaux. On peut découvrir que l’on n’aime pas sa femme, son mari, ses enfants… (Les aimez-vous ?)… on peut aller jusqu’à démolir l’édifice que l’on a construit autour de soi ; ne plus jamais aller au temple. Si, malgré cela, vous voulez le savoir, vous verrez que la peur n’est pas l’amour, que la jalousie n’est pas l’amour, que la possession et la domination ne sont pas l’amour, que la responsabilité et le devoir ne sont pas l’amour, que se prendre en pitié n’est pas l’amour, que la grande souffrance de n’être pas aimé n’est pas l’amour. L’amour n’est pas plus l’opposé de la haine que l’humilité n‘est l’opposé de la vanité. Si donc vous pouvez éliminer toutes ces choses, non par la force mais en les faisant disparaître à la façon dont la pluie lave la feuille chargée de la poussière de nombreuses journées, peut-être rencontrerez-vous cette étrange fleur à laquelle, toujours, les hommes aspirent. Tant que vous n‘aurez pas d’amour, non en petite dose mais en grande abondance, tant que vous n’en serez pas remplis, le monde ira vers des désastres. Vous savez, cérébralement, que l’unité de l’homme est essentielle et que l’amour est la seule voie, Mais qui vous apprendra à aimer ? Est-ce qu’aucune autorité, aucune méthode, aucun système vous diront comment aimer ? Si qui que ce soit vous le dit, ce n’est pas l’amour. Pouvez-vous dire : Je m’exercerai à aimer ; j’y penserai jour après jour, je m’entraînerai à être doux et charitable, je m’efforcerai de me pencher sur les autres ? Pouvez-vous vraiment me dire que vous vous disciplinerez, que vous appliquerez votre volonté à aimer ? Si vous le faisiez, l’amour s’enfuirait par la fenêtre. Par la pratique de quelque méthode ou de quelque système en vue d’acquérir de l’amour, vous pourriez devenir extraordinairement habiles ou un peu plus bienveillants, ou parvenir à un état de non-violence, mais tout cela n’aurait aucun rapport avec l’amour. Dans le déchirant désert de ce monde, l’amour est absent, parce que le plaisir et le désir y jouent les rôles principaux. Pourtant, sans amour la vie quotidienne n’a aucun sens. Et il ne peut exister d’amour sans beauté. La beauté n’est pas dans ce que l’on voit : elle n’est pas celle dont on dit : C’est un bel arbre, un beau tableau, un bel édifice, une belle femme. Il n’y a de beauté que lorsque le coeur et l’esprit savent ce qu’est l’amour. Sans l’amour et sans cette beauté, il n’y a pas de vertu, et vous savez fort bien que, quoi que vous fassiez : que vous amélioriez la société, ‘ou nourrissiez les pauvres, vous ne feriez qu’ajouter au chaos, car sans amour il n’y a que laideur et pauvreté dans votre coeur et votre esprit. Mais avec la présence de l’amour et de la beauté, tout ce que l’on fait est bien fait, ordonné, correct. Si l’on sait aimer, on peut faire ce que l’en veut, parce que cela résoudra tous les autres problèmes. Nous arrivons au point suivant ; peut-on entrer en contact avec l’amour sans disciplines, ni impositions, ni livres sacrés, ni le secours de guides spirituels, et même sans l’intervention de la pensée ? Le rencontrer, en somme, à la façon dont on aperçoit soudain un beau coucher de soleil ? Une chose me semble-t-il, est nécessaire à cet effet : une passion sans motif, une passion non engagée, et qui ne soit pas d’ordre sensuel.

     Ne pas connaître cette qualité de passion c’est ne pas savoir ce qu’est l’amour, car l’amour ne peut prendre naissance que dans un total abandon de soi. Chercher l’amour – ou la vérité – n’est pas le fait d’un esprit réellement passionné. Rencontrer l’amour sans l’avoir cherché est la seule façon de te trouver ; le rencontrer sans s’y attendre, non en tant que résultat d’efforts, ni parce que l’on a acquis de l’expérience. Un tel amour n’est pas tributaire du temps, il est à la fois personnel et impersonnel, il s’adresse à la fois à l’individu et au nombre. Semblable à la fleur qui a son parfum, on peut s’en délecter ou passer outre. Cette fleur-là est pour tous, tout autant que pour celui qui prend la peine de la respirer profondément et de la regarder avec joie. Que l’on soit tout près d’elle dans un jardin, ou qu’on en soit éloigné, cela importe peu à la fleur, car elle est remplie de son parfum et le partage avec tout le monde. L’amour est toujours neuf, frais, vivant. Il n’a pas d’hier et pas de demain. Il est au-delà des mêlées qu’engendre la pensée. Seul l’esprit innocent sait ce qu’est l’amour et un esprit innocent peut vivre dans ce monde qui n’est pas innocent. Cette chose extraordinaire que l’homme a toujours cherchée, par le sacrifice, l’adoration, les rapports sexuels, par des plaisirs et des peines de toutes sortes, ne peut-être trouvé que lorsque la pensée, se comprenant elle-même, arrive à sa fin naturelle. Alors l’amour n’a pas d’opposé, alors l’amour n’a pas de conflit.

    Vous vous demandez peut-être : si je trouve un pareil amour, qu’adviendra-t-il de ma femme, de mes enfants, de ma famille, il leur faut une certaine sécurité. Si vous vous interrogez de la sorte, c’est que vous ne vous êtes jamais trouvés au-delà du champ de la pensée, au-delà du champ de la conscience. Si vous vous y trouviez une seule fois, vous ne poseriez pas de telles questions, car vous sauriez ce qu’est l’amour, en lequel il n’y a pas de pensée, donc pas de temps. Aller au-delà de la pensée et du temps, ce qui veut dire au-delà de la douleur, c’est se rendre compte qu’il existe une autre dimension qui s’appelle l’amour. Ne sachant pas comment atteindre cette source extraordinaire, que faites-vous ? Rien, n’est-ce pas? Absolument rien. Dans ce cas vous voilà, intérieurement, complètement silencieux. Comprenez-vous ce que cela veut dire ? Cela veut dire que vous ne cherchez plus, que vous ne désirez plus, que vous ne poursuivez plus rien, bref qu’il n’y a plus de moi du tout.  Alors l’amour est là.

Désir mimétique

Pour René Girard, le désir est avant tout mimétique : on désire ce que l’Autre désire, ce qui d’ailleurs renforce les normes socio-culturelles. On est ici dans une perspective bien différente de celle de Freud pour lequel tout désir est lié à la libido. Je vous recommande le site de Ph. Cottet dont est extrait ce passage :

Le sujet désire, mais il ne sait pas quoi. Dans son errance, il va croiser un être pourvu de quelque chose qui lui fait défaut et qui semble donner à celui-ci une plénitude que lui ne possède pas. Cette apparente plénitude, si proche et si lointaine, va proprement le fasciner. Le désir affamé du sujet semble toujours poser la même question au modèle : “Qu’as-tu de plus que moi ?” (pour paraître si heureux, pour avoir une si jolie femme, pour être le préféré de la direction, etc.).

Fixer son attention admirative sur un modèle, c’est déjà lui reconnaître ou lui accorder un prestige que l’on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d’être. Ce n’est bien évidemment pas une position des plus confortables mais l’homme qui admire, et qui par delà envie l’Autre, est d’abord quelqu’un qui se méprise profondément. Mais si le modèle est si parfait, c’est qu’il doit détenir quelque chose dont le sujet est pour l’instant démuni : objet matériel, attitude, statut, etc. Les variations sont infinies pour un résultat toujours identique : ce qui le différencie de l’Autre justifie, aux yeux du désir du sujet, la réussite et le prestige qu’il lui accorde.

Le désir qu’a le sujet pour l’objet n’est rien d’autre que le désir qu’il a du prestige qu’il prête à celui qui possède l’objet (ou qui s’apprête à désirer en même temps que lui l’objet). C’est ainsi que s’institue la médiation du modèle et une première transfiguration de l’objet. Par exemple, une voiture est plus que cette carcasse d’acier permettant de se déplacer d’un endroit à un autre, sinon n’importe quel modèle ferait l’affaire ; elle est l’instrument qui permettrait au sujet d’être, à l’instar de son modèle, un “tombeur”, un cadre supérieur, un chef de bande, etc. Ce que vise le désir n’est bien sûr pas la possession de l’objet-voiture mais ce qu’il croit que cette possession lui donnera, comme à l’Autre, en termes de conquêtes féminines ou d’identification sociale.

Avant Girard, Hume, Smith et Keynes notamment, ont traité de la «sympathy» et du mimétisme.
Citons, par exemple, David Hume dans son ‘Traité de la nature humaine’ :

Nous pouvons remarquer en général que les esprits des hommes sont des miroirs les uns pour les autres, non seulement parce qu’ils reflètent les émotions d’autrui, mais parce que les rayons des passions, sentiments et opinions peuvent s’y réverbérer de nombreuses fois, et peuvent s’affaiblir petit à petit de façon insensible. Ainsi le plaisir qu’un riche tire de ses possessions, étalé aux yeux du spectateur, suscite chez ce dernier plaisir et estime ; lequels sentiments à leur tour, perçus par le possesseur qui sympathise avec eux, accroissent le plaisir de celui-ci ; et réfléchis une fois encore, donnent au spectateur un nouveau motif de plaisir et d’estime.

Par exemple, l’éclat de ces miroirs induit probablement le fait que les acteurs et actrices ayant reçu un Oscar ont, en moyenne, une espérance de vie supérieure de 4 ans à ceux qui ne sont que nommés. Sans compter que le plaisir et l’estime du sujet frustré ont leur revers :

Seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine. Celui qui hait se hait d’abord lui-même en raison de l’admiration secrète que recèle sa haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette admiration éperdue, il ne veut plus voir qu’un obstacle dans son médiateur. Le rôle secondaire de ce médiateur passe donc au premier plan et dissimule le rôle primordial de modèle religieusement imité.
(‘Mensonge Romantique et Vérité Romanesque’, R. Girard)

On peut alors considérer l’autre désir, à savoir le désir autonome, même s’il existe toujours une part consciente ou inconsciente de désir mimétique, comme plus intense, plus réelle et source de moins de tourments. A cultiver donc.

Liberté (2)

En général, l’autorité nous satisfait parce qu’elle nous procure un sentiment de continuité, de certitude, de protection. Mais celui qui veut vraiment comprendre les implications de cette révolution psychologique profonde doit être affranchi de toute autorité. Il ne peut en aucun cas être assujetti à une autorité, qu’elle émane de lui-même ou qu’elle lui soit imposée du dehors. Mais cela est-il possible ? M’est-il possible de ne pas me fier à l’autorité de ma propre expérience ? Même lorsque j’ai rejeté toutes les expresions extérieures de l’autorité -les livres, les maîtres, les prêtres, les Eglises, les croyances-, j’ai toujours le sentiment que je peux au moins me fier à mon propre jugement, à mon expérience personnelle, à ma propre analyse. Mais sont-ils vraiment fiables ? Mon expérience n’est que le réultat du conditionnement auquel j’ai été soumis, et il en va de même pour vous. N’est-ce pas exact ? J’ai pu être élevé dans la tradition musulmane, bouddhiste ou hindoue ; mon expérience va dépendre du milieu culturel, économique, social et religieux dans lequel j’ai vécu ; et vous êtes dans une situation identique. Puis-je donc me fier à tout cela ? Y trouver un guide, un espoir, une vision, qui me donnera foi en mon propre jugement, qui lui-même n’est que le résultat d’une accumulation de souvenirs, d’expériences, et un conditionnement dans lequel passé et présent se rejoignent ?… Alors, quand j’en ai fini de me poser toutes ces questions et que je prends conscience du problème, je vois qu’il n’existe qu’un seul état dans lequel la réalité, le neuf, puisse se faire jour -et cela suscite en moi une révolution. Pour que cet état soit, l’esprit doit être totalement vide de tout passé ; il n’y a plus alors ni analyseur, ni expérience, ni jugement, ni autorité d’aucune sorte.

Puis-je me fier à ma propre expérience ? (22 janvier), Le livre de la méditation et de la vie, Krishnamurti (Le Livre de Poche)

Lire aussi : Mon oncle d’Amérique

She walks in beauty

She walks in beauty, like the night
Of cloudless climes and starry skies;
And all that’s best of dark and bright
Meet in her aspect and her eyes:
Thus mellowed to that tender light
Which heaven to gaudy day denies.

One shade the more, one ray the less,
Had half impaired the nameless grace
Which waves in every raven tress,
Or softly lightens o’er her face;
Where thoughts serenely sweet express
How pure, how dear their dwelling-place.

And on that cheek, and o’er that brow,
So soft, so calm, yet eloquent,
The smiles that win, the tints that glow,
But tell of days in goodness spent,
A mind at peace with all below,
A heart whose love is innocent!

                                                Lord Byron

Le lotus

Le lotus est la seule plante qui donne simultanément fleur et fruit. Il est ainsi le symbole de la simultanéité de la cause (la fleur) et de l’effet (le fruit) : l’effet est déjà virtuellement contenu, préformé, en puissance dans sa ou ses causes, par opposition à l’idée que l’effet est quelque chose de nouveau. Nagarjuna, philosophe bouddhiste, renvoie dos à dos ces deux conceptions : le processus causal y est inintelligible et surtout, l’une ou l’autre se contredit elle-même (cf. l’examen de l’idée de condition dans ‘Stances du milieu par excellence’, dialogue fascinant et redoutable, traduit et commenté par Guy Bugault aux Ed. Gallimard). 

Le lotus est aussi la seule plante aquatique dont la fleur est au dessus de l’eau, contrairement aux nénuphars et autres dont la fleur flotte sur l’eau ; il puise sa substance vitale dans la boue pour s’épanouir au dessus de l’eau. Ainsi la boue représente les souffrances, les troubles, les désirs, qui sont le terreau même de notre épanouissement.

Un chemin vers l’Eveil

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“In exploring the shared language and poetic sensibilities of all animals, I am working towards rediscovering the common ground that once existed when people lived in harmony with animals. The images depict a world that is without beginning or end, here or there, past or present.”
—Gregory Colbert, Creator of Ashes and Snow

- vidéo Ashes and Snow 

vidéo version longue Ashes and Snow

Les baobabs

Dans son livre, L’ésotérisme du Petit Prince (Ed. Dervy), Emmanuel-Yves Monin nous explique la symbolique des baobabs (les mots ou extraits du chapitre V du Petit Prince sont en italique).

Ils représentent les habitudes, idées, attitudes, émotions, mauvaises, tenaces -si l’on s’y prend trop tard, on ne peut plus jamais s’en débarasser-, qui prennent la place de toutes les autres, font éclater, perpétuant nos souffrances, tuant l’homme ou le rendant fou. Les baobabs sont à l’opposé de la rose cultivée par le jardinier dans ‘Terre des Hommes’ : l’homme tel qu’il pourait être, une belle promesse de vie.

La toilette de la planète est un exercice spirituel, quotidien, consistant à arracher les pensées négatives, erronées, les distractions de l’esprit. A se libérer soi-même. S’ils voyagent un jour, -voyage à l ‘intérieur de soi, ouverture de l’esprit- ça pourra leur servir. Monin conclut ainsi :

Attention donc aux racines, dans la jeunesse de l’arbre ! Devenez soigneux ! Gardez-vous du conditionnement, des fausses valeurs, du péché, de l’enfer, dès votre jeunesse ! Faites attention aux Baobabs !

Comment ne pas faire le lien avec la psychologie bouddhique où «la conscience du tréfonds est décrite comme un champ dans lequel on peut planter toutes sortes de graines -des graines de souffrances, de tristesse, de peur et de colère, et des graines de bonheur et d’espoir. Quand ces graines sont germées, elles se manifestent dans notre conscience mentale et, par là même, se renforcent.» (Thich Nhat Hanh)

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